22
Aeron n’avait pas eu la main heureuse en choisissant les femmes de Paris. La première avait laissé celui-ci de marbre, sans doute parce qu’il avait déjà copulé avec elle. On l’avait donc renvoyée en ville. Inutile d’insister. Aucune femelle ne pouvait inspirer deux fois du désir à Luxure. La seule qui avait fait exception à la règle était morte. « À cause de moi. »
Il n’avait pas eu plus de chance avec la deuxième femme, pour la même raison. Aussi, pour la troisième, avait-il choisi une touriste, et, heureusement, ça avait marché. Il l’avait enlevée dans sa chambre d’hôtel, pendant son sommeil, pour ne pas l’effrayer avec ses ailes et son visage tatoué. Elle s’était donc éveillée près de Paris, un bel homme au visage d’ange, et elle s’était aussitôt mise à l’action avec entrain.
Mais Paris avait encore besoin d’une femme, et Aeron en avait assez de faire des allers-retours en transportant sur son dos la marchandise pour son compagnon. Il avait donc décidé de changer de tactique. Il emportait Paris à Budapest pour qu’il lui désigne l’élue du jour, élue qu’il lui livrerait dans le studio de Gilly, l’endroit le plus sûr de la ville depuis que Torin l’avait truffé de caméras de surveillance. Aeron n’avait pas voté pour que Gilly quitte le château. Il la trouvait trop jeune, trop fragile et trop insouciante pour vivre seule. Mais elle n’avait rien voulu savoir. Tant pis pour elle. En attendant, elle allait prêter son appartement à Paris. Il l’inviterait à boire un café pour laisser le champ libre à Luxure.
Il n’avait pas de meilleure idée. Et pas non plus l’intention de demander son avis à Gilly.
Si seulement Paris avait pu s’intéresser aux harpies… Hélas, Luxure les avait classées dans la catégorie « trop compliquées à satisfaire » et n’en voulait pas. Mais on pouvait le comprendre. Quand une femme ne vous attirait pas, il n’y avait rien à faire. Aeron était bien placé pour le savoir. Lui-même n’avait pas posé les yeux sur une femelle depuis des centaines d’années. Il n’avait pas menti à Legion. Les mortelles lui paraissaient trop faibles et insignifiantes. Et puis, elles mouraient trop vite. Mieux valait ne pas s’attacher à elles.
Il n’était pas sûr de survivre au chagrin de voir mourir un être aimé. Et il savait de quoi il parlait.
À propos… où se trouvait donc Legion en ce moment ? Était-elle retournée en enfer, espionner pour leur compte ? Il n’était pas tranquille. Legion avait besoin de lui. Et lui avait besoin de sentir son petit poids sur ses larges épaules.
L’entité soi-disant angélique ne lui avait pas rendu visite depuis plusieurs jours. Il espéra qu’elle avait décidé de le laisser tranquille et que Legion se montrerait.
Il vira lentement sur la gauche. Des traînées roses et mauves traversaient le ciel. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher. Le vent glissait sur son crâne sans déranger ses cheveux courts. Paris le gênait un peu en lui donnant des coups de tête sur le visage. Il s’était recroquevillé contre sa poitrine et s’agrippait à lui.
Il n’était manifestement pas ravi du voyage.
— Je ne veux pas chercher de femme, protesta-t-il faiblement.
— Tu n’as pas le choix. Tu en as besoin.
— Mais tu te prends pour mon infirmière ou quoi ?
— Si tu as besoin d’une infirmière, je suis partant. Écoute, tu as déjà trouvé une femme capable d’éveiller ton désir deux fois de suite, tu peux en trouver une autre. Il suffit de chercher. Je t’aiderai.
— Tu m’énerves ! C’est comme si tu disais à un type qui vient de perdre ses deux bras que tu vas lui en trouver une nouvelle paire. Ce ne sera pas la même chose.
— Dans ce cas, je supplierai Cronos de faire revenir ta Sienna. Tu m’as bien dit que son âme était au paradis ?
— Oui, grommela Paris. Mais Cronos n’acceptera pas. Il avait déjà rappelé Sienna et il m’a assuré que si je te choisissais plutôt qu’elle, je ne la reverrais jamais. Il l’a sûrement renvoyée d’où elle venait.
— Dans ce cas, je la chercherai au paradis.
Il y eut un long silence. Apparemment, la proposition ne laissait pas Paris indifférent.
— Tu risquerais la prison, dit-il enfin. Et mon sacrifice aura été vain. Oublie Sienna, ça vaut mieux.
Aeron aurait bien voulu l’oublier, mais il aurait fallu pour cela que Paris lui donne l’exemple. Il se promit de trouver une solution. Il voulait que Paris redevienne le souriant guerrier d’autrefois.
— Il y a du monde en ville, ce soir, fit-il remarquer pour amener la conversation sur un terrain plus neutre. Je me demande ce qui se passe.
Il fut secoué d’un frisson d’appréhension. La dernière fois qu’il avait eu cette sensation, les chasseurs avaient attaqué le château. Il observa attentivement les gens qu’il survolait, cherchant le signe distinctif des chasseurs – le signe de l’infini qu’ils se tatouaient sur le poignet. Mais la plupart des passants portaient des manches longues et des montres, et il ne distinguait pas leurs poignets.
— Je suis désolé, dit-il. Mais j’ai un mauvais pressentiment. Je préfère rentrer au château.
— Pas de problème, répondit Paris.
Il était encore sous l’effet de l’ambroisie et pas du tout en état de se battre.
— Attends ! s’exclama soudain Paris d’une voix qui exprimait à la fois l’incrédulité et l’espoir.
— Que se passe-t-il ? demanda Aeron.
— Je… Je sais que c’est incroyable, mais… Il me semble avoir reconnu Sienna.
Il avait prononcé ce nom comme une prière.
— Sienna ? répéta Aeron en balayant le sol du regard.
Il volait si vite qu’il ne voyait qu’un brouillard de visages, mais si Paris avait reconnu Sienna, si elle était là et en vie… Cela ne pouvait signifier qu’une chose : les chasseurs n’étaient pas loin.
— Retourne en arrière, supplia Paris. Elle a pris vers le sud.
Aeron ne pouvait pas refuser et il fit demi-tour, en dépit du danger. Paris s’était probablement trompé. Mais il préféra se taire. Au fond, il se passait tant de choses étranges, sur cette terre… Rien n’était impossible.
Soudain, Paris hurla de nouveau.
— Mets-toi à l’abri ! Tout de suite !
Aeron sentit un liquide tiède sur ses bras, qui entouraient la taille de Paris. Puis une pluie de flèches s’abattit sur ses ailes, en perçant la fine membrane. Une deuxième attaque visa ses bras et ses jambes, qui furent déchiquetés jusqu’aux os.
Les chasseurs… Ils étaient là, et ils les avaient repérés.
« C’est ma faute, songea-t-il. J’ai été imprudent. »
Puis il amorça une longue chute en vrille.
* * *
Torin s’adossa à son fauteuil, les mains nouées derrière la tête, les pieds sur son bureau. Cela faisait des jours qu’il était cloué à ce siège, prenant à peine le temps de manger ou de se laver. Cameo n’était plus passée le voir depuis son retour, et cela valait sans doute mieux. Il n’arrivait pas à se concentrer quand elle se trouvait dans la même pièce que lui, et il avait plus à faire que jamais.
C’était lui qui renflouait les caisses du château en jouant en Bourse. Lui qui s’occupait de la surveillance des alentours de leur domaine. Lui qui se chargeait d’organiser les voyages des uns et des autres. Lui qui passait son temps sur internet pour chercher des renseignements au sujet de la boîte de Pandore, des objets de pouvoir, des chasseurs. En ce moment, il se concentrait sur Galen. À sa connaissance, Aeron et Galen étaient les seuls guerriers immortels à posséder des ailes. Il avait donc mis en place une alerte pour être averti dès qu’un homme ailé se montrerait.
Il avait accepté toutes ces tâches parce qu’il ne quittait jamais le château, ce qui lui laissait le temps de les mener de front. Et il ne quittait jamais le château parce qu’il n’avait pas le choix. Dehors, il aurait suffi qu’il frôle un mortel pour déclencher une épidémie qui pouvait exterminer la race humaine. La dernière dont il était responsable avait été jugulée par les médecins et circonscrite à Budapest, mais il n’aurait peut-être pas toujours autant de chance.
Par tous les dieux, ce qu’il aurait voulu avoir le droit de caresser Cameo… Il aurait tout donné pour cela ! Elle était si belle, si petite, si menue… Il adorait ses longs cheveux noirs. Son regard triste l’attendrissait.
Pourtant, depuis ce matin, il se posait de drôles de questions au sujet de leur relation. L’aurait-il désirée aussi fort s’il avait eu son content de femelles ? L’aurait-il choisie s’il avait pu posséder une autre femme ? S’il avait pu chasser dans Budapest, comme ses compagnons, chaque fois qu’il lui prenait l’envie de copuler ? Cameo lui plaisait, certes, et il arrivait assez aisément à oublier sa voix déprimante. Mais l’aurait-il voulue pour toujours ? Impossible à dire, d’autant plus que…
Ce matin, son regard s’était attardé sur l’un des écrans de contrôle.
Il avait remarqué une inconnue aux longs cheveux noirs, avec des yeux un peu bridés. Elle s’était arrêtée de marcher, elle avait souri, froncé les sourcils, puis s’était remise en route. Quand le vent avait caressé ses cheveux en les dérangeant, il avait cru apercevoir ses oreilles… Des oreilles pointues ? Il avait probablement mal vu, mais ses oreilles, pointues ou pas, avaient provoqué chez lui une érection, et il avait été pris du désir fou de les lécher.
La fille portait un T-shirt avec une drôle d’inscription : « Nixie d’Immortals After Dark ». Il y avait eu encore un souffle de vent et, cette fois, Torin avait vu des écouteurs enfoncés dans ses oreilles. Qu’est-ce que « Nixie » pouvait bien signifier ? Il avait cherché sur Google. Ah, il s’agissait d’une immortelle, qui s’occupait surtout la nuit. Intéressant. Il aurait bien voulu s’occuper d’elle la nuit.
Et qu’est-ce qu’elle écoutait comme musique ? À en juger par la façon dont elle battait la mesure avec sa tête, il s’agissait d’un rythme enlevé. Il s’était demandé d’où elle venait et où elle allait…
Et donc, il se posait des questions au sujet de sa relation avec Cameo. S’il était capable de désirer une autre femme, cela signifiait qu’il n’était pas amoureux d’elle. Et s’il n’était pas amoureux d’elle, il était cruel de sa part de lui donner de faux espoirs. Il ne voulait pas la faire souffrir.
Sans compter que lui aussi risquait de souffrir, si elle le laissait tomber pour un homme qui pourrait vraiment lui faire l’amour. Bon sang… Il ne savait même pas ce que c’était que faire l’amour. Avant d’être possédé, il n’avait pas connu de femmes. Des milliers d’années d’existence et encore vierge…
L’un de ses écrans clignota et il vérifia qu’il ne se passait rien d’anormal. Non. Rien. Il chercha du regard la jolie brunette de ce matin. Pas de brunette. Puis, tout à coup, une idée lui traversa l’esprit : si Cameo n’avait pas été possédée par Misère, se serait-elle intéressée à lui ?
Il s’étonna de ne pas ressentir de jalousie en l’imaginant avec un autre homme. Bon… Voilà qui confirmait ses doutes… Il éprouvait de l’affection pour Cameo, il la désirait, il ne pouvait pas lui résister quand elle franchissait la porte de cette chambre, mais il n’était pas amoureux d’elle. En d’autres circonstances, il ne l’aurait peut-être pas remarquée.
Bon sang… Il était vraiment un idiot.
Un éclair bleu azur crépita à sa droite. Torin sursauta, la peur au ventre.
Cronos.
Le roi des dieux se tenait au centre de la pièce.
— Bonjour, Maladie, dit-il de sa voix tonitruante.
Sa frêle silhouette était drapée dans une toge blanche qui flottait autour de ses chevilles. Il portait des sandales de cuir. Torin s’attarda sur ses ongles de pied, longs et recourbés comme des griffes, qui détonnaient avec son allure digne.
— Votre Majesté, murmura-t-il.
Mais il ne se leva pas, comme Cronos l’attendait probablement. Ce dieu despotique exigeait de lui et de ses compagnons une obéissance absolue. Il était bon de conserver un peu de dignité.
— As-tu recherché les immortels possédés par les démons de la boîte de Pandore, comme je te l’avais ordonné ? demanda Cronos.
Torin le contempla fixement avant de répondre. Il le trouvait changé. Ne paraissait-il pas plus jeune ? Sa barbe n’était pas aussi clairsemée que de coutume et quelques mèches blondes se mêlaient à ses cheveux blancs. Torin songea que si Sa Majesté se mettait au Botox et aux teintures, il aurait pu aussi se fendre d’une pédicure.
— Eh bien ? insista Cronos.
Torin avait déjà oublié la question, il dut faire un effort pour s’en souvenir.
— Euh… Oui, oui. Certains d’entre nous ont travaillé sur votre liste.
Le dieu tressaillit.
— Ça ne suffit pas. Je veux que vous les retrouviez tous. Hommes et femmes. Le plus vite possible.
Il était agaçant à la fin, avec sa manie d’exiger. On n’avait pas toujours ce qu’on voulait, dans la vie. Par exemple, lui, Torin, aurait bien voulu caresser la peau d’une femme. C’était impossible. Eh bien, il s’en passait, voilà tout.
— C’est que nous avons beaucoup à faire en ce moment, dit-il.
Cronos plissa ses yeux gris argent.
— Vous n’avez qu’à vous débarrasser des corvées inutiles.
Comme si c’était simple…
— Certains noms ont été effacés, fit remarquer Torin. Je ne pourrai pas retrouver tout le monde.
Il y eut un temps de silence.
— C’est moi qui les ai effacés, dit enfin Cronos. Vous n’en aviez pas besoin.
— Et pourquoi ?
— Tu poses beaucoup de questions, démon. Tu ferais mieux de moins parler et d’agir un peu plus. Trouve les possédés ou tu devras affronter ma colère. Tu n’as rien d’autre à savoir. Je ne te demande tout de même pas l’impossible. Ils seront faciles à identifier, avec leur papillon tatoué.
Le dieu avait pris un ton railleur.
— Et pourquoi des papillons ? grommela Torin.
— Pourquoi des papillons ? répéta Cronos. Pourquoi ? Pour un tas de raisons.
— Je viens de décider de me débarrasser des corvées superflues, comme vous me l’avez ordonné, et j’ai donc le temps d’écouter une longue liste de raisons, déclara Torin.
Le visage de Cronos se ferma.
— Je vois qu’il y a dans cette pièce quelqu’un qui se croit plus utile qu’il ne l’est en réalité.
Il lui était utile, en effet. Cronos avait besoin d’eux pour retrouver Galen. Mais pourquoi ne se chargeait-il pas lui-même de la besogne ? Torin ne lui posa pas la question parce qu’il savait qu’il n’aurait pas obtenu de réponse.
— Mille excuses, roi des dieux, dit-il en s’inclinant. Je ne suis qu’un vil cafard, un être inutile et sans intérêt.
Cronos inclina la tête en signe d’approbation.
— Mon petit chien sait se tenir, aussi je vais lui accorder une récompense. Tu as posé une question au sujet des papillons que les dieux grecs vous ont attribués pour marque…
Torin acquiesça et attendit avec humilité que le dieu se décide à poursuivre.
— Avant d’être possédés par les démons de la boîte de Pandore, vous étiez limités dans vos actes et vos déplacements, comme enfermés dans un cocon. Et à présent…
Il désigna de la main le corps de Torin.
— Regardez-vous… Vous êtes des êtres libres, sombres et magnifiques. En tout cas, c’est le sens que je donne, pour ma part, à ce papillon.
Il soupira. Il allait poursuivre, mais il referma la bouche et inclina la tête de côté.
— Tu as un autre visiteur. La prochaine fois que je viendrai, Maladie, j’espère que tu auras avancé dans tes recherches. Parce que si ce n’est pas le cas, je ne me montrerai pas aussi magnanime qu’aujourd’hui.
Il disparut, en même temps qu’on frappait à la porte.
Torin jeta un coup d’œil à l’écran sur sa gauche. Cameo lui faisait signe de la main. Il se demanda si elle avait senti qu’il pensait à elle, et se hâta d’oublier Cronos et ses menaces. Il était d’accord pour aider le roi des dieux, mais pas pour lui obéir comme un petit chien.
« Mon petit chien », avait-il dit… Il allait voir si Maladie était un petit chien !
Il avait déjà une érection, à cause de la fille aux belles oreilles. Il appuya sur le bouton qui déverrouillait sa porte et Cameo se glissa en silence dans la chambre, refermant derrière elle. Il pivota sur sa chaise et la fixa d’un regard neuf. Elle était toujours aussi jolie et visiblement sous tension. Elle venait ici pour soulager cette tension. Rien de plus.
Elle non plus n’aurait pas jeté son dévolu sur lui, si elle avait eu le choix.
— Je voudrais te poser une question, dit-il tout en posant ses mains sur son sexe pour le cacher.
Elle approcha en roulant des hanches, et ses lèvres s’étirèrent en un lent sourire.
— D’accord, dit-elle d’un ton qui se voulait aguicheur.
Mais avec sa voix geignarde, l’effet était plutôt raté.
— Pourquoi moi ?
Elle s’arrêta net, et son sourire se transforma en grimace. Puis elle vint s’asseoir sur le bord de son bureau, les sourcils froncés.
— Tu veux vraiment que je te réponde ?
— Oui.
— Ça ne va pas te plaire.
— Au point où nous en sommes…
— Entendu… Je t’ai choisi parce que tu me comprends et que tu comprends mon démon. Tu sais ce que j’endure.
— Les autres aussi.
Elle croisa les doigts sur ses genoux.
— Cette fois encore, la réponse pourrait te froisser. De plus, je ne suis pas vraiment venue pour parler.
Il hésita. Après tout, elle n’avait pas tort. Poser trop de questions risquait de gâcher leur relation et le plaisir qu’ils y prenaient tous deux – plaisir qu’il n’avait aucun autre moyen d’obtenir.
— Ça ne fait rien, dit-il. Je veux entendre ta réponse.
Je suis un idiot.
Il n’était pas un idiot. Il croisait tous les jours dans ce château des couples qui s’aimaient. Maddox et Ashlyn. Lucien et Anya. Reyes et Danika. Et, plus récemment, Sabin et sa harpie. Lui aussi aurait bien voulu savoir ce qu’était l’amour.
Mais l’amour lui était interdit. Il avait tenté une fois sa chance, des siècles plus tôt. Il avait tout gâché en ôtant ses gants une fois, une seule fois, pour caresser le visage de son aimée. Elle était morte le lendemain.
Il ne voulait pas revivre ça.
Depuis, il s’était tenu à bonne distance des femelles. Cameo était la première à avoir attiré son attention depuis longtemps.
Elle détourna le regard.
— Tu es là, disponible, toujours présent. Tu ne quittes jamais le château et tu ne risques pas de mourir au combat. L’homme que j’ai aimé m’a été arraché. On l’a torturé et on me l’a rendu en morceaux. Avec toi, je n’ai pas à craindre ce genre de choses. Et puis, tu me plais. Je t’assure.
Il lui plaisait, mais elle ne l’aimait pas vraiment. Et cela faisait toute la différence.
— Tu veux qu’on arrête ? demanda-t-elle d’une voix douce.
Il jeta un regard du côté de ses écrans. « Oreilles en pointes » n’était pas visible.
— Je n’ai pas dit ça. Je ne suis pas tout à fait stupide.
Elle laissa échapper un petit rire joyeux.
— Tant mieux. Alors on peut continuer comme avant ?
— Oui. Mais que se passera-t-il, le jour où tu rencontreras un homme qui pourra te prendre dans ses bras ?
Elle mordilla pensivement sa lèvre inférieure et haussa les épaules.
— On se quittera.
Elle ne lui renvoya pas la question. Elle savait qu’il ne rencontrerait jamais une femme qui pourrait vivre avec lui. Ou plutôt survivre.
L’un des ordinateurs fit entendre un signal d’alarme. Torin se raidit et vérifia les écrans. Un sifflement lui échappa.
— Merde ! J’ai réussi !
— Réussi quoi ? demanda Cameo.
— J’ai localisé Galen. Et tu ne devineras jamais où il est…
* * *
— Je t’interdis de quitter ce château ! cria Sabin à Gwen qui s’enfuyait dans l’escalier.
Puis il se tourna vers les trois sœurs harpies.
— Je vous interdis de l’emmener loin de moi.
Elles venaient de passer une heure à emballer leurs affaires – et quelques-unes des siennes – et elles se tenaient maintenant dans l’entrée, prêtes à partir.
Elles seraient même parties depuis longtemps si Gwen ne les avait pas retardées plusieurs fois pour remonter chercher dans la chambre des objets indispensables qu’elle avait malencontreusement oubliés.
Sabin avait compris que les harpies étaient déterminées à lui arracher Gwen. Pour toujours. Elles ne s’étaient pas gênées pour lui dire que leur petite sœur ne pouvait se donner à un homme qui, tout bien réfléchi, ne convenait pas.
Elles avaient pour lui de l’affection et du respect, elles le remerciaient de ce qu’il avait fait pour entraîner Gwen et l’endurcir – elles ne l’avaient admis qu’à regret –, mais elles persistaient à dire qu’il lui était globalement néfaste.
Sabin ne l’entendait pas de cette oreille. Il ne voulait pas vivre sans Gwen. Il ne pouvait pas. Il refusait de la perdre à cause de ses sœurs, ou de cette interminable guerre qui opposait les Seigneurs de l’Ombre aux chasseurs. Il avait besoin d’elle.
— Nous ferons ce que bon nous semblera, rétorqua Bianka d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Dès que Gwen aura retrouvé ce « truc » qu’elle a perdu, nous partirons.
— Nous verrons ça, dit-il.
Le téléphone de Sabin annonça un message. Il le sortit de sa poche en fronçant les sourcils. Cela venait de Torin.
« Galen dans Buda. Avec une armée. Soyez prêts à combattre. »
Il était en train de lire, quand Cameo apparut dans l’escalier. Elle le rejoignit en courant.
— Tu sais ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Que se passe-t-il ? piaillèrent les harpies.
Elles voulaient partir, mais elles se croyaient autorisées à lui poser des questions. Elles ne manquaient décidément pas de culot !
— Galen n’avait pas quitté Budapest depuis l’attaque du château, j’en suis sûre, poursuivit Cameo en ignorant complètement les harpies.
Elle s’arrêta devant Sabin.
— Il nous surveillait et il rassemblait son armée. Et notre effectif est réduit de moitié…
— Bon sang, dit Sabin en se passant la main sur le visage. Il veut sûrement nous punir pour ce qui s’est passé en Égypte. Il ne va pas tarder à frapper et il va tenter de récupérer Gwen.
— Pour l’instant, les hommes de Galen se rassemblent en ville. Ils n’attaquent pas encore le château.
— Allez-vous enfin nous expliquer ce qui se passe ? demanda Bianka avec irritation.
— Les chasseurs sont là et prêts à se battre, répondit Sabin. Vous disiez vouloir m’aider à gagner ma guerre. C’est le moment de le prouver.
Mais d’abord, il devait réfléchir à ce qu’il allait faire de Gwen. Car il n’était pas question de la laisser entrer dans la bataille.
Il ne put s’empêcher de rire de lui-même. Jamais il n’aurait envisagé, autrefois, de se passer d’une combattante comme Gwen. Mais désormais, elle comptait plus que tout à ses yeux. Plus que la victoire. Il ne voulait pas l’exposer au danger.
Elle était devenue sa priorité absolue.
Kane passa en courant devant eux. Il transportait les deux moitiés du portrait de Galen peint par Danika.
— Qu’est-ce que tu fiches ? demanda Sabin.
— Torin veut que je le mette en lieu sûr, répondit Kane.
En apercevant le portrait, Kaia poussa un cri étouffé.
— Où avez-vous trouvé ça ? demanda-t-elle en saisissant Kane par le bras. Et vous l’avez déchiré, en plus… Vous allez le payer cher, espèce de…
Elle sursauta et le lâcha, puis se frotta la main.
— Bon sang, mais d’où venait ce choc électrique ?
— Par tous les dieux ! s’exclama Gwen qui descendait l’escalier, les yeux rivés au portrait. Où avez-vous trouvé ça ?
— Mais qu’est-ce vous lui trouvez, à ce portrait ? demanda Sabin.
Il s’aperçut que Gwen tremblait et la prit par la taille pour la réconforter.
Le regard froid de Taliyah passa de Gwen au portrait, puis du portrait à Gwen. Elle aussi avait pâli, et sa peau translucide laissait deviner un réseau de veines bleutées.
— Nous devons partir au plus vite, murmura-t-elle.
Et pour la première fois, Sabin décela de la peur dans sa voix.
Bianka avança résolument vers Gwen et la saisit par le poignet.
— Ne dis pas un mot, lança-t-elle entre ses dents. Partons d’ici. Rentrons.
— Gwen…, supplia Sabin en resserrant son bras autour de sa taille.
Bianka se mit à tirer de son côté et Sabin du sien, mais Gwen ne parut pas s’en apercevoir.
— C’est mon père, murmura-t-elle enfin d’une voix si basse que Sabin dut tendre l’oreille.
— Eh bien, qu’est-ce qu’il a ton père ? demanda Sabin avec agacement.
Elle n’avait jamais mentionné son père auparavant, et il avait toujours cru que celui-ci ne faisait pas partie de sa vie.
— Mes sœurs n’aiment pas que je parle de lui parce qu’il n’est pas comme nous. Mais comment vous êtes-vous procuré ce portrait ? Il était dans ma chambre, en Alaska…
— Attends…, bredouilla Sabin qui commençait à comprendre. Tu es en train de me dire…
— Que cet homme est mon père, oui, acheva-t-elle à sa place.
— C’est impossible, tu dois te tromper !
— Je ne peux pas me tromper, assura-t-elle d’un ton morne. C’est bien lui. Je ne l’ai pas connu, mais j’ai ce tableau sous les yeux depuis ma plus tendre enfance.
Elle prit un air mélancolique.
— C’est le seul lien avec la partie angélique de mon être, dit-elle.
— C’est impossible, répéta Sabin.
— Gwen ! hurlèrent en chœur les trois sœurs harpies. Ça suffit ! Tais-toi !
Elle les ignora néanmoins.
— Cet homme est mon père, répéta-t-elle d’un ton buté. Mais pourquoi est-ce que cela te perturbe à ce point ? Et me diras-tu enfin comment ce tableau est arrivé ici ? Et pourquoi il est détérioré ?
De nouveau, une vague de déni submergea Sabin, mais il dut se rendre à l’évidence : Gwen paraissait sûre d’elle et la mine des trois sœurs confirmait ses dires. Galen était le père de Gwen. Galen, son pire ennemi, l’immortel qui avait causé sa perte, celui qui était responsable des pires souffrances de sa longue – très longue – existence… Galen était le père de Gwen.
— C’est mauvais, ça, grommela Kane. Très mauvais.
Sabin serra les dents et fit de son mieux pour reprendre contenance.
— Tu dis que ce portrait est suspendu dans ta chambre depuis toujours ? insista-t-il.
Elle acquiesça.
— C’est ma mère qui me l’a offert. Elle l’a peint pour moi, quand elle me portait dans son ventre. Elle voulait que je sache que mon père était cet ange et que je ne devais pas lui ressembler.
— Gwen, intervint Kaia en la tirant de nouveau. On t’a dit de te taire.
Mais elle ne pouvait plus se taire. C’était comme si les mots qu’elle retenait depuis trop longtemps se déversaient d’eux-mêmes. Elle n’en maîtrisait plus le flux. Et puis, sans doute aussi, depuis qu’elle avait appris à se battre, n’avait-elle plus peur d’imposer ses désirs et son point de vue.
— Ma mère s’était brisé une aile et elle s’était réfugiée dans une grotte, le temps de guérir. Lui, il poursuivait un démon déguisé en homme. Ce démon s’est réfugié dans la même grotte que ma mère et a tenté de l’utiliser comme bouclier. Mon père l’a sauvée.
Elle soupira.
— Il a dû l’hypnotiser ou quelque chose dans le genre, parce qu’elle a accepté de faire l’amour avec lui. Un ange… Une harpie et un ange… Je ne sais pas si tu te rends compte… Elle n’a pas pu s’en empêcher et il a même réussi à lui faire croire qu’ils avaient un avenir ensemble. Ensuite, la femme brune qui se trouve près de lui sur le tableau est arrivée avec un message à propos d’un esprit, ou d’un démon, et il est parti précipitamment. Il lui a demandé de l’attendre en promettant de revenir la chercher. Mais dès qu’il a disparu, ma mère est redevenue elle-même ; elle s’est rendu compte qu’elle n’avait aucune envie d’une relation avec un ange, et elle s’est sauvée.
Sabin était atterré par ces révélations.
— Sais-tu qui est vraiment ce père, Gwen ? demanda-t-il d’une voix blanche.
Elle détourna enfin son regard du portrait et posa sur lui des yeux pleins de détresse.
— Oui. C’est un ange. Et c’est à cause de lui que je suis si timorée.
Elle n’était plus Gwen la Timorée, mais le moment était mal choisi pour relever ce détail.
— Galen n’est pas un ange, rétorqua Sabin avec un dégoût non dissimulé. L’être qui est représenté sur ce tableau et que tu appelles ton père est un guerrier immortel possédé d’un démon. Du démon de l’Espoir. C’est sous l’influence de ce démon que ta mère a espéré partager un avenir avec lui. Et si elle a repris ses esprits quand il a disparu, c’est parce que l’Espoir avait disparu.
Gwen laissa échapper un cri étouffé et secoua la tête.
— Non… Non… C’est impossible. Si cet ange était possédé d’un démon, j’aurais été aussi forte que mes sœurs.
— Tu l’as toujours été, mais tu refusais de le voir, intervint Bianka. Et je dirais que la responsable, c’est maman, qui s’est chargée de semer le doute en toi.
Sabin ferma les yeux, puis les rouvrit. Il ne savait plus que faire. Pourquoi fallait-il qu’une pareille chose lui arrive ? Et justement maintenant que Galen s’apprêtait à attaquer ?
— Cet homme est un Seigneur de l’Ombre, répéta-t-il. La seule différence entre lui et moi, c’est qu’il est le chef des chasseurs. C’est lui qui a orchestré le viol des immortelles. Les hommes qui t’ont enlevée obéissaient à ses ordres. Il est en ce moment dans Budapest et se prépare à attaquer le château.
En voyant briller le regard de Gwen, Sabin se rendit compte – un peu tard – qu’il venait de commettre une erreur en lui apprenant que son père se trouvait à Budapest.
Gwen était plus dangereuse qu’un appât. Si elle était bien la fille de Galen, celui-ci pouvait la convaincre de trahir les Seigneurs de l’Ombre.
C’était une catastrophe !
— Je n’arrive pas à y croire, reprit Gwen en se tournant vers ses sœurs. Je n’ai jamais été aussi forte que vous, quoi qu’en dise Bianka. J’ai toujours été douce comme un ange. Mon père ne peut pas être un démon. N’est-ce pas ? Kaia, est-ce que tu sais quelque chose ? Mais réponds, à la fin !
Kaia ne répondit pas, mais elle alla se poster devant Sabin, face à lui.
— Tu mens. Les dieux savent à quel point nous aurions aimé que son père soit un démon, mais ce n’est pas le cas. Et il n’est pas non plus l’homme qui mène les chasseurs. Si Gwen avait eu en elle une nature démoniaque, nous l’aurions su. Elle n’aurait pas… Peu importe. Tu te trompes. Je te le répète, le père de Gwen n’est pas le chef de tes ennemis. Et si tu oses toucher un seul cheveu de sa tête…
Le père de Gwen… Le père de Gwen… Sabin n’entendait plus que ces mots, qui résonnaient sans fin entre les parois de son crâne, sans qu’il parvienne vraiment à en saisir toute la portée. Plus rien n’était possible entre Gwen et lui. Il projetait d’enfermer son père pour l’éternité. Jamais elle ne pourrait aimer le guerrier qui avait mis son père en prison.
On ne reniait pas sa famille. Lui n’avait pour famille que ses compagnons, mais il leur aurait tout pardonné, tout donné.
Le destin venait de lui jouer un sale tour.
— Kaia a peut-être raison, gémit Gwen en s’agrippant à sa chemise. Tu peux te tromper au sujet de cet homme et…
— J’ai passé plus de mille ans à ses côtés, lorsque nous étions tous deux des guerriers d’élite des dieux de l’Olympe. Et ensuite, j’ai passé plusieurs milliers d’années à le haïr de toutes les fibres de mon être. Je sais parfaitement qui il est et de quoi il est capable.
— Mais pourquoi les chasseurs suivraient-il un guerrier immortel possédé d’un démon ? Et pourquoi ce démon voudrait trouver la boîte qui le détruirait en vous détruisant ? Pourquoi ? Tu as réfléchi à ça ? Tu ne trouves pas ça complètement loufoque ?
— Il a probablement trouvé un moyen de se protéger, crois-moi. Sache aussi que c’est lui qui a voulu ouvrir la boîte, pour causer notre perte. Il ferait n’importe quoi, y compris se servir de sa fille, pour nous détruire. Depuis que nous sommes possédés, il se fait passer pour un ange auprès des humains. C’est pour cette raison que les chasseurs le suivent aveuglément.
Gwen se passa la main sur le visage. Elle aussi paraissait effondrée.
— J’ignore si tu as raison ou non au sujet de mon père, murmura-t-elle. Tout ce que je peux te dire, c’est que je n’étais au courant de rien.
Elle posa sur lui un regard lumineux. Il fut saisi une fois de plus par la beauté de ses yeux d’or.
Il inspira lentement, puis soupira.
— Je le sais bien, dit-il.
— Tu penses que je finirai par me ranger de son côté parce qu’il est mon père ? Je t’assure que tu te trompes. Jamais je ne te trahirai. Et d’ailleurs, je n’en aurai pas l’occasion, parce que je quitte ce château, comme prévu.
Sa voix se brisa.
— Je m’en vais parce que tu n’as pas suffisamment confiance en moi pour m’accepter près de toi au combat. Mais tu peux être tranquille : avec moi, tes secrets seront bien gardés.
— Je ne m’inquiète pas de ça, rétorqua-t-il. Parce que tu n’iras nulle part.
Et il allongea les bras vers ses ailes.